De l'assistance à maîtrise d'ouvrage à l'assistance à maîtrise d'ouvrage (Ou l'habitat participatif à la rencontre du "désir")

 

 

Merci de nous accorder cet entretien ! Qu’est-ce que l’EPOK ?

 

L’association l’Epok a été créée en 2010. Ses fondateurs se sont rencontrés dans les réseaux d’éducation populaire et d’économie sociale et solidaire. Lors d’échanges entre des initiatives locales d’habitat participatif - animés par l’association rennaise Parasol – il est repéré le potentiel d’innovation sociale de projets immobiliers impliquant les futurs habitants.

Néanmoins, plusieurs difficultés récurrentes interdisent le passage à l’opérationnel. C’est ce qui déclenche la création de l’Epok, dont une des vocation est l’appui au démarrage de groupes d’intentions en habitat participatif (appui aujourd’hui qualifié d’assistance à maîtrise d’usage).

Par des ateliers et temps de formation, nous avons commencé à développer un appui aux "futurs voisins potentiels", pour l’amorce du projet collectif (formalisation d’intentions partagées, organisation d’une gouvernance interne réactive et fonctionnelle) et celle du projet immobilier (identification des compétences et moyens à réunir, pré-programmation et sollicitation de partenaires).

 

Rapidement, les promoteurs coopératifs rennais ont fait part de leur envie d’accompagner de telles initiatives. Mais dès les premières expériences de programmation / conception participative, un second niveau de difficultés se révèle...

En matière d’aménagement et de construction, collectivités, maîtres d’ouvrage et d’œuvre ont leurs habitudes, leurs codes, et de nombreux partis-pris consensuels et implicites. Pour impliquer un nouvel acteur non initié - la maîtrise d’usage - il ne suffit pas de « se mettre autour de la table et de discuter » ou d’annoncer partir d’ « une page blanche, sur laquelle tout est possible ». Cette implication impose une authentique révision des postures et des méthodes de l’acte de construire.

C’est ainsi que nous avons construit une seconde forme d’accompagnement, complémentaire et opérationnelle, d’assistance à maîtrise d’ouvrage.

 

L’appui de l’Epok s’est alors diversifié vers une forme d’ingénierie méthodologique, visant l’adaptation des méthodes de conception, des processus décisionnels, des outils et des déroulés de projets immobilier, afin d’y intégrer une dimension participative. Cette assistance se prolonge généralement par une animation des réunions entre maîtrises d’œuvre, d’ouvrage et d’usage. En tant que tiers, par l’apport de méthodes et outils de débats, nous contribuons une appréhension essentielle et sereine des contradictions.

Telle que nous la considérons l’assistance à maîtrise d’ouvrage est une charnière entre le projet immobilier et le projet collectif.

L’Epok accompagne aujourd’hui des collectivités, des aménageurs publics, des promoteurs coopératifs ou Hlm, dans l’ouest. Notre approche de l’habitat participatif évolue, se diversifie, s’articule de plus en plus avec des problématiques des territoires, cible de nouveaux publics. Nous nous appuyons sur un réseau de partenaires (animateurs-formateurs, architectes, monteurs d'opérations…) privilégiés pour leur connaissance des problématiques de l’habitat participatif

L’association salarie aujourd’hui deux intervenants, issus de l’ingénierie de projet et de la pédagogie. Yvan Legoff réside depuis 2014 dans un habitat participatif, réalisé par quatre foyers en autopromotion et autoconstruction. Samuel Lanoë emménage dans un an dans un projet de 16 foyers, conduit en partenariat avec un opérateur HLM. Ce n’est pas indispensable pour parler d’habitat participatif, mais ça donne un peu d’épaisseur au propos.

Le conseil d’administration évalue régulièrement le sens des activités de l’association, leur capacité à contribuer, d’une manière ou d’une autre, à de la transformation sociale.

 

 

Comment l’EPOK pourrait-elle s’inscrire dans une ingénierie participative donnant aux citoyens des garanties qui reposeraient sur des références précises ?

 

Tout dépend ce qu’on entend par ingénierie participative…

 Notre approche d’assistance à maîtrise d’ouvrage est essentiellement méthodologique. Elle aboutit sur deux documents de référence, rédigés avec les parties prenantes : une note de cadrage et un plan de participation.

Cette formalisation très précise des "règles du jeu", par un effort de projection méthodologique au démarrage, permet une lisibilité et une transparence des modalités de la participation. Transcrites ensuite dans des documents contractuels inhérents à la maîtrise d’ouvrage, ces règles protègent à minima les différentes parties prenantes. C’est la seule obligation de résultat sur laquelle nous nous engageons.

 

Nous sommes néanmoins plus perplexes quant à l’évocation de garanties en matière d’assistance à maîtrise d’usage.

Au démarrage d’un accompagnement, nous rencontrons des individus avec des attentes, ressources et capacités d’engagement différentes, et pour seule accroche, une envie de vivre le voisinage différemment. Nous ne préjugeons alors pas de la manière dont cette envie sera traduite en un projet collectif opérationnel et fonctionnel au cours de la démarche participative. Cela dépendra en grande partie des capacités (humaines, techniques, économiques, parfois psychologiques…) des participants.

Ainsi, les espaces communs, la convivialité, le partage d’activités ou d’équipements, la montée en autonomie, l’implication dans la gestion d’une copropriété ne sont que des hypothèses de résultats. Tout considérer comme des objectifs serait une gageure. Chaque groupe priorise et interprète de manière différente les enjeux de "son" habitat participatif.

Ainsi, entre l’approche du tout-privatif et celle de la communauté, il existe un gradient de collectif, avec des traductions architecturales, organisationnelles, économico-juridiques (…) protéiformes. Il nous est donc impossible d’avancer des garanties sur des résultats, puisque la définition même de ces résultats est un des objets de l’accompagnement.

Se trouvent là toutes les limites d’une approche « projet », formelle et logique, appliquée à l’accompagnement d’une démarche collective. Nous ne savons pas quels en sont les objectifs au démarrage. Ou plutôt si. « Notre objectif est l’inconnu, l’aventure, la rencontre, l’incertain, le tâtonnement, l’inattendu et l’erreur, c’est-à-dire le désir.1 »

 Ceci ne signifie évidemment pas que nous ne planifions pas nos interventions, n’en définissons pas à minima les contenus ou n’en évaluons pas les résultats et effets. Nous nous engageons généralement sur des moyens (méthodes, contenus et outils) pour l’expression et la reconnaissance des intentions individuelles, l’élaboration de positions communes, les prises de décisions et la mise en perspective des questionnements.

 

Les savoirs pratiques et théoriques d’un tel accompagnement sont souvent issus des approches andragogiques développées dans les réseaux de l’éducation populaire, de l’éducation à l’environnement. On s’y forme de la même manière qu’on forme : par l’échange de pratiques, l’expérimentation, et la mise en situation. Dans le développement de nos interventions, nous craignons tout autant les pratiques faisant abstraction de cadres théoriques, que les théories construites sans une mise à l’épreuve de la pratique (ou à partir d'expériences très parcellaires et particulières).

 

 

Comment combattre l’argument d’inanité utilisé contre l’habitat participatif, selon lequel celui-ci ne serait que de la poudre aux yeux ?

 

Les démarches participatives maladroites (et parfois manipulatrices) utilisées par des responsables politiques, des syndics de copropriété, de certains promoteurs et autres acteurs de l'immobilier sont certainement responsables de la suspicion qu’évoque aujourd’hui le participatif. Mais à l’instar des transitions écologiques, le discrédit doit être celui de certains acteurs et de pratiques. Pas des enjeux.

 La visite de quelques projets permet généralement de saisir l’étendue des explorations dans lesquelles s’engagent les "habitants participatifs" : rupture de l’isolement, mutualisation des espaces et équipements2, mise en place d’activités, de fonctionnements, de services partagés (généralement ouverts sur le quartier, le territoire), innovation architecturale, coopération avec des professionnels et institutionnels…. Il est enfin souvent fait état de changements de comportements, de représentations, du développement de savoir-faire ou savoir-être.

 Il conviendrait donc de vérifier, auprès de ceux formulant cette impression d’inanité, comment s’est construite leur perception de l’habitat participatif. Peut-être n’ont-ils pas suffisamment appréhendé la complexité des problématiques et des effets sous-jacents . Peut-être les ont-ils bien perçu, mais n’en considèrent pas le sens . Ce qui serait un tout autre problème.

 Il convient de noter qu’à l’inverse, de nombreux prescripteurs projettent sur l’habitat participatif tout un ensemble de fantasmes, exigeant de ce dernier qu’il résolve tous les maux de la cité (mixités, accessibilité, écologie, solidarités…). Leurs attentes d’une éco-cité radieuse ou d’un micro-village interculturel et républicain conduit à l’allongement notable du cahier des charges de certains appels à projets.

 Entre l’absence de perception du sens, et l’injonction à la réussite totale, nous appréhendons pour notre part l’habitat participatif comme dialectique, visant une mise en mouvement du réel, vers un idéal (qui est par essence une critique de la réalité), par les futurs résidents, principaux exposés aux effets et résultats de la démarche participative.

 

 

Comment combattre l’argument de l’effet pervers utilisé contre l’habitat participatif selon lequel celui-ci serait un outil pour amoindrir les garanties offertes aux citoyens, tant concernant les prestataires que les opérations de construction ?

 

L’Epok intervient principalement sur des opérations d’habitat participatif portées par des promoteurs coopératifs ou HLM, et s’intégrant dans des cadres conventionnels de l’immobilier. Les garanties de fin d’achèvement, les suivis de chantier et protocoles de réception des travaux, les garanties décennales sont identiques à ceux de la promotion classique3.

Mais il existe d’autres approches de l’habitat participatif. Depuis plusieurs dizaines d’années, des projets pionniers, portés par des groupes avec de fortes compétences internes, expérimentent des montages en auto-promotion (en renonçant consciemment à une partie des garanties apportées par les promoteurs/constructeurs)4.

Ces prises de risques ont avant tout été une nécessité pour l’émergence de premiers projets, tandis que le monde de l’immobilier était peu enclin à faire évoluer ses pratiques. Il fallait faire seul.

Aujourd’hui, l’engouement médiatique et l’engagement du monde coopératif et HLM permet de penser que l’habitat participatif est en voie de démocratisation (même si des approches en autopromotion continueront d’exister). La victoire principale est culturelle, puisque que les aspirations d’implication dans la conception de projet immobilier ou de pratiques collectives de voisinage ne sont plus l’apanage de "militants". Les premières expériences ont créé de nouvelles références, ont fait évoluer les représentations.

 

Les professionnels du droit considèrent que les aspects juridiques n’ont pas été assez travaillés  ? Soit ! (il y en avait néanmoins un paquet d’autres à appréhender)

Tandis qu’ils déplorent ne pas avoir été invités par les tenants de l’habitat participatif, ces derniers rétorquent que ces experts ne se sont pas non plus impliqués dans l’émergence de l’habitat participatif, prenant part à ses tâtonnements, ses questionnements, ses errements et parfois, sans doute, son amateurisme.

Gageons qu’une fois sortis de la mêlée, les convaincus des deux bords prendront part à la maturation du mouvement de l’habitat participatif. L’enjeu d’émancipation passera – entre autres – par une meilleure appropriation / compréhension du droit immobilier et de ses enjeux. Le chantier pédagogique s’annonce conséquent.

 

Enfin, si une expertise juridique est incontournable pour protéger un ensemble immobilier et ses résidents, ou encore pour formaliser une gouvernance de copropriété partagée et transparente, elle n’est pas seule à pouvoir inviter à la création de communs. Les collectifs de voisinage élaborent parfois par eux même un ensemble de droits d’accès, de règles de bon usage des ressources (espace, équipements, savoirs-faire…) qu’ils sont en capacité de réguler et de faire évoluer de manière autonome. Ils se traduisent par des conventions, chartes, des règlements mais aussi des pratiques, qui n’ont généralement aucune valeur juridique. Ces fragiles constructions sociales autour du commun restent subordonnés à des socles juridiques (règlements de copropriété…), protégeant l’ensemble immobilier en cas d’échec.

 

 

Comment combattre l’argument de la mise en péril utilisé contre l’habitat participatif, selon lequel celui-ci, en tant qu’outil de propagande bénéficiant à une certaine catégorie sociale, serait un moyen de capter des deniers publics au détriment des gens moins instruits ou moins courtisans ?

 

Là encore, il faudrait prendre connaissance et analyser les messages et actions considérées comme de la propagande. De même que les situations dans lesquelles des projets ont reçu des fonds publics (généralement fléchés vers de l’innovation et par ailleurs en voie de raréfaction). Il conviendrait d’évoquer les ordres de grandeur, et d’évaluer l’ampleur de la captation de deniers publics, au regard des profils économiques des foyers bénéficiaires et des montants d’opération (à la manière d’une comparaison du montant de la fraude aux allocations avec celui de l’évasion fiscale –la recontextualisation est toujours utile).

 N’y aurait-il pas par ailleur un biais de raisonnement, en déconsidérant les premiers prototypes car inaptes à être transposés en série ?

Certes, les premiers projets ont été le fait de militants, ceux là même que l’on retrouve aujourd’hui dans les réseaux de promotion de l’habitat participatif (On peut tout au moins leur reconnaître d’avoir été prophètes en actes avant d’être prophètes en paroles).

Ces réseaux animent de nombreux échanges, témoignages, retours d’expériences tentant d’organiser la capitalisation et transmission d’un savoir pratique, propre au voisinage participatif, afin de ne pas réduire ce dernier à un objet "technique". Un groupe de travail national travaille actuellement sur l’appui aux projets en quartiers de la politique de la ville (ANRU ou QPV). Les ressources capitalisées par ces réseaux associatifs devraient profiter tôt ou tard à d’autres « catégories sociales » que celles des pionniers.

Parallèlement, on assiste à une montée en puissance de l’engagement du monde HLM5. De nombreuses opérations d’habitat participatif en locatif social et accession aidée sont en cours. Elles attirent des publics du parc HLM, souvent bien loin des réseaux militants.

Que ce soit pour des opérations en locatif social ou dans les quartiers en politique de la ville, les modalités d’affectation des fonds publics, l’attribution des logements et les publics cibles sont définies dans des politiques publiques. Si des aménagements de ces politiques peuvent être espérés, nous ne voyons pas comment l’habitat participatif sera autorisé à les pervertir.

 

 

Un très vif merci pour cet entretien !

 Tous nos remerciements pour la mise à disposition de cet espace d’expression !

 

 

 

1 Projet m’a tuer, Franck LEPAGE, Le cahier du Pavé n°1 - http://www.scoplepave.org/IMG/pdf/lepave-cahier1-projet_m_a_tuer.pdf

 

2 Parfois perçu comme un prolongement du mouvement de l’économie collaborative (covoiturage, colocation,...) devant permettre une réduction des coûts d’investissement, de fonctionnement et/ou de l’empreinte environnementale

3 Ce qui n’exclue pas que d’autres formes de garanties puissent être explorées, notamment pour la gestion, telles celles promues par LGOC.

4 De la même manière, plusieurs groupes s’engagent dans la recherche de mécanismes juridiques anti-spéculatifs, en renonçant consciemment aux logiques de placement, de valorisation du patrimoine.

5 La place et le rôle des organismes Hlm dans l'habitat participatif - Note de positionnement du Mouvement Hlm – Septembre 2016

 

 

 

Retrouver l'intégralité de la revue sur : http://docs.wixstatic.com/ugd/5bd0a7_9f9141c789ba4a9ba31ef48464460c80.pdf